NOTE DE L'ÉDITEUR : Moana, c'est le bleu absolu que prend l'océan quand le regard plonge vers l'abysse, vers le vertige sans fond qui s'ouvre au-delà du lagon, passé le récif-barrière. Moana, c'est la matière bleue, à la fois aussi présente au plongeur que sa conscience et aussi désespérément fuyante, aérienne et douloureuse.

Plonger dans le bleu, c'est la petite mort, le renoncement à l'être. C'est devenir soi-même, pour quelques instants d'éternité, onde traversée d'ondes, corps liquide et bleu. C'est perdre d'un seul coup les repères qui rassuraient. Le regard se noie dans le bleu, se voile au bord du vertige et se détourne en hâte vers la mosaïque familière du tombant ou le miroir brisé de la surface. Remontée hâtive, comme si le plongeur venait d'échapper à un risque. À la tentation de son propre gouffre.

Au-delà du moana le bleu devient noir. C'est 'ere'ere, le bleu noir qui précède les ténèbres. 'Ere'ere signifie aussi hématome. C'est la couleur des chairs meurtries, éclatées sous la pression, quand le gouffre recrache l'enveloppe. Quand le plongeur s'est uni à l'océan en se fondant à la matière, enfin apaisé, lui-même liquide et bleu.

Moana, c'est aussi un prénom.

Mon avis

Un petit roman superbe malgré la tragédie qui se joue comme fil d’Ariane du début à la fin par l’enterrement d’un adolescent mort accidentellement lors d’une plongée. Paulot, beau-père du défunt nous livre par le biais de ce drame, sa propre histoire, ce face à face avec son existence, il nous plonge non dans le grand bleu mais dans les profondeurs de l’être humain.

Nous parcourons ce jour d’enterrement de l’aube à l’adieu final, et l’émotion va crescendo à la mesure des mots de Paulot qui se livre au grand jour, ce jour est aussi le bilan de sa vie, la révélation tardive de cet amour paternel, sa vision de cette île, toute une panoplie de sentiments, de réflexions, un roman très riche et écrit magnifiquement.

La structure est originale, ce dialogue avec Moana décédé et  entre Paulot et lui c’est autre Paulot faisant son bilan sur cette île, c’est troublant et à la fois très intime, sensible, l’émotion devient de plus en plus intense jusqu’aux limites des larmes qui naissent bien malgré nous.

Quoiqu’on en dise, la chose la plus terrible dans une vie, c’est de perdre son enfant, tout s’écroule autour de vous, en vous, tout le reste devient dérisoire et absurde, on sait qu’il y aura un après mais que sera-t-il ?

Alors Paulot confie à ce fils ses douleurs, son amour, ses regrets peut-être, il se vide de ce trop plein qui le terrasse, jusqu’au bout il fait acte de présence mais dans sa tête il est ailleurs déjà loin très loin , perdu dans l’océan, dans les profondeurs, là où il sait qu’il retrouvera Moana…

page 168 : …je n’ai plus besoin de t’imaginer vivant pour te rejoindre, Moana, je peux même attendre sans impatience la première plongée solitaire qui me rapprochera de toi, mon fils, mon ange des profondeurs, mon ange que je sentirai planer à mes côtés, impalpable, évanescent mais pourtant présent, présent physiquement dans l‘immensité liquide et bleue où je planerai moi aussi avec volupté… “

Paulot nous mène vers le Moana, même au-delà quand le bleu devient noir, dans les profondeurs des ténèbres, on voyage entre ce bleu magnifique et ce noir qui nous glace le sang.

Entre le déroulement de l’enterrement et les confidences de Paulot, entre l’exposé des us et coutumes sur cette île, on ne ressort pas indemne de cette lecture qui m’a fortement émue.

Voici quelques passages qui sans doute parlerons mieux que mes mots :

page 162 “ Ne regarde pas, n’écoute pas. Regarde l’océan. L’océan t’a toujours sauvé de la médiocrité, quand tu la sentais peser vraiment trop fort sur ta pauvre vie d pauvre petit Paulot paumé. C’est pourtant vrai qu’on voit l’océan, d’ici, les montagnes s’entrouvrent sur une belle échancrure verte de lagon, frangée de la ligne blanche et nette du récif qui la sépare du bleu profond, du moana … ”

page : 40 C’est quand il jardine ou qu’il débrousse qu’il imagine l’île avant que les hommes ne la civilisent, ou n’y apportent leur propre forme de sauvagerie, question de vocabulaire. Depuis plus de vingt ans qu’il est arrivé, il n’a jamais pu oublier son premier contact avec cette nature tropicale obscène, explosive. Ce jour-là, il a eu la vision originelle, fragment de magma dans l’infini marin, parcelle constituée au centre de la soupe primitive. Le magma bouillonne, fermente, les coulées s’épaississent, se figent en strates sillonnées par le réseau souterrain des lava tubes. “

page 120 : “nous avons eu si peu de temps, Moana. Nous avons gaspillé à nous guetter mutuellement, à nous apprivoiser, à nous connaître. Mais dans le bleu, d’abord quand je t’apprenais à plonger et ensuite quand, devenu en peu de mois mon égal, tu t’amusais à me faire comprendre que bientôt l’élève dépasserait le maître, nous avons vécu ensemble des moments d’une telle intensité que leur souvenir vaut bien une vie.”

Page 128 :” les îles sont des lieux forts, intenses, violents, faits pour des personnalités déjà persuadés qu’ils vont pouvoir s’y oublier, s’y métamorphoser, alors ils s’y retrouvent face  eux-mêmes et rien de plus, face à leur propre vérité, nus moralement et presque physiquement. Le corps ici ne peut pas se nier, se cacher, il fait trop chaud, l’esprit ne peut pas dissimuler ses lâchetés et ses compromissions, il fait trop clair. Les bourrelets de la graisse, les bourrelets du remords, on les repère au premier coup d’oeil.”

Page 12 :” Il se retourne vers le mur, s'enroule dans le drap, s'y entortille comme s'il faisait froid, alors que déjà la chaleur de l'aube, inexorable, envahit la chambre. Il sait que quand il a vraiment trop chaud, il a tendance à dormir plus longtemps, à s'engluer dans une torpeur pâteuse d'où il ne s'arrache qu'avec difficulté. Et quand il s'en arrache, en général, il est d'une humeur exécrable. Alors, d'habitude, comme il n'est pas mauvais bougre, il essaie d'éviter ce plan-là pour épargner la famille. Ce matin, eh bien, tant pis pour les autres. Il s'enveloppe comme une momie, il étouffe, il a encore mal au crâne mais déjà le sommeil commence à l'anesthésier. Il sent que ça va marcher.
Dans la chambre à côté, la petite pousse un cri perçant qui monte, monte, se casse en sanglots bruyants, s'arrête net sur un silence récupérateur d'oxygène et repart de plus belle.
Il voudrait enfoncer la tête dans le coussin, le plaquer sur ses deux oreilles, mais il s'est lui-même tellement ficelé dans la saleté de drap qu'il ne peut plus dégager ses mains. Le temps d'y arriver, une porte s'est ouverte en grinçant, un murmure lui parvient à travers la cloison, quelqu'un est en train de calmer la gosse, de lui parler doucement, de l'aider à se rendormir. Pas à dire mon Paulot : les familles extensibles, c'est chiant la plupart du temps, mais ça a parfois du bon. T'imagines, nouveau père à Paris, dans un appart' de deux mètres carrés, t'aurais dû y aller toi-même.
En plus, ce murmure si doux, si caressant, presque liquide, c'est tout juste s'il n'agit pas sur lui mieux que sur la gamine. Quel dommage que dans ces familles à rallonge, les femmes n'aient pas l'idée de bercer le père avec l'enfant. Il donnerait gros pour que quelqu'un, n'importe qui mais de préférence du sexe féminin, arrive pour le border, lui bourdonner des sucreries au creux de l'oreille, lui caresser les cheveux, enfin soyons réalistes : la peau du crâne sous les quelques crins jaunes et rêches qui y font de la résistance. Il ne pourra jamais avouer ça aux autres, ils rigoleraient en le traitant de vieux cochon, alors que merde, ça ne le ferait même pas bander, tout ce qu'il veut, c'est qu'on le berce pour qu'il se rendorme et basta. Il veut juste redevenir un bébé.”

Un grand merci à 50030192_p pour ce partenariat et aux éditions Au vent des îles pour cet envoi.  un livre qui méritait d’être partagé , une très belle découverte, il est certain que je lirai dorénavant cette auteure.

un très beau billet chez madame Charlotte

Moana blues, premier roman d'Anne-Catherine Blanc mais que je ne peux pas inscrire au C1r puisque le n°2 est né : L'astronome aveugle que je compte bien me procurer.