Billet en retard, puisque ce livre a été lu pendant l'été http://www.livredepoche.com/photos-couvertures/LgfLivreDePoche/2006/9782253132707-G.jpg

Le deuxième roman que je découvre de cette auteure, et je puis dire que je me suis délectée à cette lecture, plus encore que la chambre de Jacob qui m'avait un peu laissée en marge de l'histoire, mais ma préférence revient au n°3 « Les vagues »

Ici, la promenade au phare semble comme une histoire figée en un centre autour duquel s'organise la trame. La promenade au phare est l'ouverture pour nous emmener vers une exploration des personnages.

Comment expliquer ce livre, la particularité de Virginia Woolf ne se raconte pas. Elle se découvre en douceur, comme si nous devions apprivoiser cette plume, cette construction qui semble un jeu de briques, et dont l'ascension, pierre après pierre se fait avec délicatesse.

Ne rien précipiter, gravir avec bienveillance, observer, admirer, mot après mot, sans vouloir espérer atteindre le sommet à toute volée.

C'est un cheminement qui se respecte, avec prudence, au risque de déraper vers l'incompréhension, au pire chuter vers une lecture inachevée ou décevante voire un abandon.

Savoir lire et non dévorer. Savoir déguster dans le silence divin là où au loin l'écho nous revient comme le reflet du plaisir que l'auteure a eu à écrire nous nous devons de recevoir ce plaisir de lire aussi intense que rare.

Les descriptions sont si ciselées, brodées qu'il faut parfois relire afin de percevoir tous les infimes détails, les moindres points ici et là mis à la lumière, chaque subtilité devient une nouvelle contrée à parcourir, et c'est là que la grandeur devient un espace sans fin. Ne pas se perdre ! Il suffit d'avancer doucement pas à pas toujours en tenant la barre, cap vers ce cheminement qui s'enchevêtre dans le récit mais qui finit toujours par nous surprendre au détour d'une page, là où la toute l'ampleur de son talent nous émerveille.

Je n'avais pas su apprécier « La chambre de Jacob » pour l'histoire elle-même mais j'avais fort apprécié l'écriture, sans doute il faut un temps d'adaptation au style de Virginia Woolf, pour aimer pleinement cette littérature.

Extraits dont j'ai du mal à choisir, un livre papillon une fois encore.

Page 373 : « Ah que c'est beau ! » En effet , elle avait devant elle la plate immensité d'eau bleue, au milieu, le vénérable Phare,lointain,austère ; et sur la droite, à perte de vue, dans un moutonnement décroissant de légers plissements paisibles, les dunes vertes tapissées d'ondoyantes herbes folles, qui donnaient continuellement l'impression de s'enfuir vers quelque pays lunaire, inhabité des hommes.

De cette vue-là, dit-elle en s'arrêtant et le gris de ses yeux s'intensifiant, son raffolait.

Elle marqua un temps. Mais à présent, reprit-elle, les artistes étaient dans la place. Tenez, là, à seulement quelques pas, se tenait l'un d'entre eux, en panama et chaussures jaunes ; d'un regard sérieux et suave, il s'absorbait,malgré la présence de dix petits observateurs, dans sa contemplation, son rond visage rouge rayonnant d'aise ; puis cet instant passé, il piquait du nez ; trempait le bout de son pinceau dans un onctueux monticule de vert et de rose. Depuis la venue de Mr Pauncefort, trois ans plus tôt, tous les tableaux étaient comme ça, dit-elle, verts et gris, avec des canots à voile couleur citron et des femmes roses sur la plage.

Page 434 : Puis, laissant son regard glisser imperceptiblement au-dessus de la mare et se poser sur cette ligne indécise de mer et de ciel, sur les troncs d'arbres que la fumée des vapeurs faisait trembler sur l'horizon, elle devint comme hypnotisée, avec toute cette force qui s'engouffrait furieusement et fatalement se retirait ; et les deux sensations, de cette immensité et de cette petitesse (la mare s'était de nouveau réduite), qui s'y épanouissait, lui firent éprouver l'impression d'être pieds et poings liés, incapable de bouger en raison de l'intensité d'émotion qui annihilait à jamais son propre corps, sa propre vie, et les vies de tous les êtres qui sont au monde. Ainsi, attentive au bruit des vagues, accroupie au-dessus de la mer, elle s'absorbait dans sa rêverie. »

Page : L'instant, à tout le moins, paraissait extraordinairement fécond; Elle boucha le petit trou dans le sable, le couvrit entièrement, manière d'y enterrer la perfection de l'instant. C'était comme une goutte d'argent dans laquelle on trempait les ténèbres du passé pour les illuminer.

Lily fit un pas en arrière pour mettre sa toile – comme ça – en perspective. Quel itinéraire singulier, que celui du peintre. Un voyage incessant, plus loin, toujours plus loin, jusqu'au moment où l'on avait l'impression de se trouver sur une planche étroite, absolument seul, au-dessus de la mer. Et tandis qu'elle effleurait la couleur bleue, elle effleurait également le passé,là-bas.

Page 531 : « Pendant un instant, elle eut l'impression que s'ils se levaient tous les deux, ici et maintenant sur la pelouse, pour exiger une explication : pourquoi était-elle si brève, pourquoi si inexplicable, s'ils trouvaient des mots violents pour le dire, comme pourraient le faire deux êtres humains en pleine possession de leurs moyens, auxquels on remplirait, ces vaines enjolivures prendraient forme ; s'ils criaient assez fort, Mrs Ramsay reviendraient : « Mrs Ramsay ! » dit-elle tout haut « Mrs Ramsay ! » les larmes coulaient sur son visage.

Page 545 : elle semblait se tenir immergée jusqu'aux lèvres dans quelque substance, s'y mouvoir, y flotter, s'y enfoncer aussi, oui car ces eaux-là étaient d'une insondable profondeur. Tant de vies y avaient versé :celles des Ramsay ;des enfants ; sans compter toutes sortes dépaves. Une blanchisseuse avec son panier ; un freux ; un tritoma ; les violets et les verts gris de fleurs ; un sentiment partagé qui gardait la cohésion de l'ensemble.

C'était peut-être quelque sentiment similaire de plénitude qui, dix ans plus tôt, presque à l'endroit même où elle se tenait à présent,l'avait amenée à dire qu'elle devait être amoureuse de cette demeure. L'amour revêtait mille forme. il pouvait y avoir des amoureux qui avaient le don de sélectionner les éléments des choses, d'en faire l'assemblage et par là en leur donnant une unité qu'ils ne possédaient pas dans la vie, de faire de telle scène, ou réunion de gens (à présent tous partis et séparés) une de ces sphères compactes sur lesquelles s'attarde la pensée et joue l'amour.


L’année 2010 fut riche de lectures, de découvertes, de premiers romans, mais je crois que la palme d’or revient à Virginia Woolf, qui fut une découverte pour ma part, et depuis j’ai acquis deux ouvrages “Les années” et “Ce que je suis en réalité demeure inconnue” sans compter que le recueil en photo ci-dessus me laisse encore de belles lectures en attente. Comme quoi les challenges ont parfois du très bon, celui-ci fut une porte ouverte vers un pays sans fin de plaisir livresque. si la fin approche, pour moi il n’y aura plus de fin pour Virginia Woolf, j’espère pouvoir lire encore et encore à petite dose certaine mais régulièrement.

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge

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un grand merci à Lou pour ce challenge