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"La nuit à suivre est sans voyage"

La poésie est subtile, fragile et souvent invisible pour beaucoup de lecteurs, alors qu’elle se faufile entre les lignes, encense les phrases, et illumine votre lecture… Cher amour, fait partie de ce cru, la plume de Bernard Giraudeau, est magnifique, chaque phrase devient une invite pour un voyage sans fin.

Lire Bernard Giraudeau, s’est partir sur des flots de douceur et de passion, lecture enivrante et reposante, et pourtant riche mais déstabilisante si on ne prend pas la peine de pratiquer un lâché prise nécessaire pour embarquer sur le chaloupe de Bernard Giraudeau. Combien de lecteurs, ont hélas abandonné le navire ne sentant pas cet air charmeur qui nous envahit et nous embaume d’un parfum exotique. Tout est fin, sensible, c’est un parchemin où la vie s’imprime d’une encre camaïeu, là où l’essentiel nous rappelle que nous sommes que des éphémères. Bernard Giraudeau, s’invente un amour probable, désiré, presque réel, tant le dialogue de cette imaginaire devient si crédible, faufilée dans le paysage de ses voyages. Il nous porte d’escale en escale, nous offrant de toute sa générosité ces instants de vie, ailleurs, des visages et des vécus, sans fioriture ni dentelle, ni extravagance et cliché, juste un moment figé dans le sillon de sa vie hélas à bout de souffle.   

Vous dire, l’histoire de Cher amour serait dévoilé toute la magie du livre, résumé ce condensé de voyages deviendrait presque une erreur, il se doit de posséder ce livre comme l’amante imaginée en ce livre, il vous appartient d’embarquer en catimini dans les bagages de Bernard Giraudeau, vous laissez enivrer par tous ces voyages, ces couleurs et senteurs; parcourir les sentes des sentiments, dont vous recueillerez le nectar sucré d’un amour presque blessant, sachez pénétrer au coeur du coeur du roman, sachez, vous inventer ces instants de bonheur.   

A travers ce récit, on ressent l’énergie débordante, et l’appétit sans fin d’un amoureux de la vie, qui n’avait de cesse de parcourir le monde, d’apprivoiser chaque parcelle de cette planète, un chasseur d’images et de sensations.

“Je veux faire ce voyage, celui qui fouille le cœur de la terre, qui laboure la stérilité apparente du désert pour mettre à nu les racines originelles.”

Etre à l’écoute des sens mais aussi des gens, homme de coeur, homme de scène : Page 130

“ Voilà le rideau est ouvert maintenant. Le silence glace un instant mais je prends ce temps qu’il faut pour être tout entier avec eux. J’écoute ce que nous sommes en cet instant, je respire doucement en regardant ma partenaire. Il m’arrive souvent de fermer les yeux pour goûter cette bascule entre la réalité de la vie et le théâtre. C’est un infime fragment entre deux univers, quelque chose de mystérieux. Nous avançons sur un fil comme le funambule de Jean Genet partagé entre la réalité et la fiction. Tout cela est invisible pour le spectateur mais c’est une mise en communion, essentielle, incontournable.  Elle est là, la prière, une prière éclair, une mise en état d’être, une proposition de voyage. “

Le théâtre devient voyage. Les voyages : le théâtre de ses passions, artiste dans l’âme, poète à toute heure, car la poésie ce n’est  pas uniquement des mots, c’est aussi un état d’esprit, cette capacité à apprécier le moindre souffle de vie, appréhender chaque subtilité d’un instant et savoir l’offrir selon ses capacités, par les mots certes mais aussi par l’art tout simplement, chaque artiste est poète.

Page 131 : “Que sait-on de la grâce ? C’est un désir, une tentation, une courbe élégante de l’âme. C’est indéfinissable. Un artiste la cherche toute sa vie. Il ne sait pas ce que c’est mais il la devine, il la sent. Il semblait que Nijinski sur scène avait toujours un temps de suspension avant de céder à la pesanteur. C’est peut-être ça la grâce, quelque chose d’inexplicable et d'émouvant, un secret à la lisière de la folie, de l’impalpable. C’est danser au bord de l’abîme sur un accord parfait. Elle vous frôle parfois, furtive, et vous échappe souvent. Elle est capricieuse et injuste. C’est un bijou si précieux, si rare, qu’il faut parfois une vie pour ne le porter qu’un instant.”

Et puis, il a le don de nous offrir les paysages en les conjuguant à des pensées, comme si nous y étions. C’est fabuleux, pendant un instant on se trouve ici, assis presqu’en osmose avec le panorama dans cette poésie si fine et si fluide, presque impalpable mais bien présente flottant légère et lumineuse, douce et fraîche, pourtant surgit dans ce doux murmure, cette blessure de savoir que la vie et l’Homme, ne sont rien face à l’immensité du monde, qu’une vie ne suffira jamais pour se gorger de toute cette beauté, que l’Homme reste impuissant au final à tout, même à lui-même.

Page 160 : “Mille mètres de dénivelé en terrasse, un immense cirque, avec au fond le village de Batad. C’est vivre, pas à dire, c’est à aimer, pas à écrire.  Tous les nuages se reflètent dans les terrasses, c’est un gigantesque écran fragmenté. Je filme les miroirs en puzzle, la lumière, les bords d’ombre, un visage penché, des mains qui plongent les pousses vertes avec une incroyable dextérité.  Je filme tout, pour ne rien perdre, rien oublier, pour tout emmener avec moi. Je me pose sur le bord d’une rizière, envahi par un trac étrange devant cet éblouissement. Pas celui du partage théâtral, mais un trac de mort annoncée pour ce que je vois, ce que je suis, un acteur émerveillé, inutile dans ce cirque gigantesque. J’ai le trace que ce moment unique soit justement impartageable. C’est une déchirante solitude, mon amour. Il me semble que rien ne sert d’être ici, seul.”

Un dernier passage pour finir de vous convaincre et succomber à la tentation, d’une si belle plume. Page 212 : “je vous écris ces mots pour que les maux s’évanouissent. Ma main vous caresse et s’encre parfois. Faites que je puisse accoster un jour en laissant l’amarre comme une écharpe, un adieu. Je vis dans une bourrasque, balayant toute musique pour des micas éphémères éparpillés dans l’infini des miroirs. J’espère que vous n’êtes pas un concept pour éviter la solitude.”

J'aurai souhaité en dire plus, vous conter le bonheur de lire cet auteur, et aussi la blessure de savoir qu'il n'est plus ; je garde pourtant que le bon côté des choses, à savoir qu'il me reste encore un livre à lire de lui et de temps à autre une relecture.

Et pour clore ce moment, revivez cette vidéo de la librairie Dialogues

C’était une lecture commune avec Anne, L’or des chambres et Sharon que je remercie pour ce partage, en espérant qu’elles auront autant apprécié ce roman que moi-même. Griotte n'a pas accroché, puisse revenir sur sa lecture après avoir lu nos articles respectifs.

Cette lecture rejoint tout naturellement mon anti-challenge, une lecture plaisir, sublime, un livre qui m’attendait sur ma PAL et c’est un réel bonheur d’avoir ce livre sur son étagère, l’ouvrir de temps à autre, se plonger au gré des pages et repartir un instant vers d’autres horizons. 

Si Cher Amour vous semble inaccessible, je vous conseille "Dames de nage" plus abordable mais tout aussi magnifique !

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