Une enfance lingère de Guy Goffette

«Lingère, légère.
On a vite fait de glisser de l'un à l'autre.
C'est ce qui reste d'une enfance passée entre dentelle et frisson, et qui flotte dans l'air longtemps après que les grands secrets ne sont plus.»
Guy Goffette

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Thomas CS Benham (1878- 1922) - Jour de séchage

 

Merveilleux ! c’est le 3ème livre que j’ai le plaisir de lire de cet auteur, et j’en suis ressortie une fois de plus, complètement émerveillée ! Un vrai bonheur à lire ! Une histoire pleine de charme et de tendresse, de sensualité et de doux souvenirs, d’humour et de poésie le tout dans une innocence enfantine avec les prémices des  émoustillements de la jeunesse !

Le roman se décline en 7 parties narrant des souvenirs marquants d’un jeune garçon.

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Elisabeth Baysset

La première “Le cul dans la  soie”, non non ne partez pas déjà, provient d’une expression qui je pense, vous avez déjà entendu ouïr, sauf évidemment si vous êtes bien nés le cul dans la soie. Dans ce cas, vous pouvez effectivement passer votre chemin ou lire la suite si votre curiosité vous assaille !

Par cette expression, le  décor est posé, cette petite expression turlupine le garçon, et surtout ce petit mot rondelet de 4 lettres “soie”, qu’est-ce donc la soie, quand on habite à la campagne et que les matières nobles n’ont pas leur place par faute de moyen mais aussi de commodité. S’en suit que notre garçonnet nous évoque cette tranche de vie dans les années 50 sans nostalgie mais avec beaucoup de tendresse.

Page 19 “A voir le trouble que cette expression provoque encore en moi, un peu comme si je me présentais nu devant ma mère,  je ne suis pas loin de penser qu’elle a joué dans ma vie un rôle important ; que plus qu’une ligne de la main elle a été un signe prémonitoire, un avertissement.

Le cul, la soie. Le cul et la soie. Le cul dans la soie. L’association de ces deux mots, déjà si choquante à mon oreille, ne laissait pas d’intriguer le petit amoureux de mots que j’étais Il y avait aussi là-dedans quelque chose d’incongru, entre honte et volupté,,qui me mettait mal à l’aise. A la campagne, et pour un gamin des années cinquante, élevé à la dure presque sous le bénitier, le cul n’avait pas la réputation flatteuse qu’il a de nos jours. C’était une chose commune et, somme toute, plutôt méprisée. On s’en moquait à l’école et dans la rue, on se gardait bien de l’évoquer à la maison. ”

[…]Le mot banni entrait aussi dans nombre d’expressions familières et familiales, dont la plus fréquente était “un coup de pied au cul”.J’en faisais les frais plus souvent qu’à mon tour. Et qu’on le nommât “derrière” comme à la maison n’atténuait en rien la vigueur du coup. Quand à la connotation sexuelle, elle était quasi inexistante pour des gosses habitués au cul des vaches, des poulains et des poules.”

Voilà notre Simon bien embarrassé avec ce petit mot si somptueux, hors de question d’interroger sa mère et encore moins son père. Ne reste plus que le dictionnaire, mais hélas, il faut encore là user de la ruse pour que l’instituteur ne le surprenne en flagrant délit ! Page 22 “ Tout à ma découverte, je n’avais pas senti la présence du maître dans mon dos. Incapable d’expliquer pourquoi je cherchais Marseille à la lettre S et plus rouge que le derrière du petit Pierre qui traînait cul nu dans son parc d’hiver comme été, je dus bredouiller lamentablement, si bien que, sur un signe de l’instituteur, il me fallut encore lui présenter le bouquet de mes doigts pur que la règle s’y abatte et me délivre. Papa avait raison : je ne suis pas né le cul dans la soie.

L’ancêtre de Facebook : lieu de papotages et de ragots en tout genre

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Deuxième partie : le soutien-gorge de Moïse, là encore ne vous méprenez aucunement, rien d’extravagant dans ce titre, mais bel et bien, un combiné de mot pour mieux évoquer cette mésaventure du petit Simon plongeant par mégarde dans le lavoir. Cet endroit où les femmes du village venaient pour laver leur linge mais aussi pour laver leur linge entre mégères ! Evocation d’un temps révolu, et c’est avec plaisir qu’on lit ce souvenir que peu ici ont du connaitre, j’ai eu cette chance car ma grand-mère avait garder un point d’honneur à se rendre au lavoir alors que les premières machines faisaient leur apparition timidement il faut bien l’avouer dans nos campagnes. Lavandière

 

Page 27 “ Il n’y avait pas encore à la maison ce monstre avec une roue énorme et un tout petit moteur qui emplirait la buanderie de vapeurs et de fracas, cette machine à lessiver – une des premières au monde, assurait papa- qui ferait la fierté de ma mère quand son bricoleur de mari avec force jurons et lancers de marteau à travers la pièce, en aurait achevé l’installation. Ma pauvre maman, chaque lundi matin, bon gré mal gré, qu’il pleuve ou neige, se voyait donc contrainte à descendre au lavoir du village. LA grande Germaine, sa voisine préférée, l’attendait sur la route en fumant la pipe.”

 

Je ne vais pas tout vous raconter, mais ce livre est empreint de souvenirs d’un temps qui n’existe plus à ce jour, et c’est doux de s’y plonger pour tout lecteur qui a eu cette chance d’y goûter dans son enfance.

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Thomas Liddall Armitage (1800-1900) - Jour de lessive

Une autre histoire avec “une tranche de corset”, et encore là l’humour et toute l’imagination de l’enfant ne peuvent que  défriser notre mine trop tendue par notre époque si terne. Page 63 : C’est au jardin,sur la corde à ligne et derrière le rideau des draps qui masquaient au voisinage la lingerie intime de la famille, que je vis la chose baleinière. Une espèce d’animal rose et plat avec quatre tentacules à pince métallique qui pendaient,tout un emmêlement suspect de ficelles sur l’arrière et deux sacoches à l’avant où mon père aurait pu confortablement loger ses poings de bûcheron.

L’émotion aussi se cache au sein de ces pages : Page 90 “Ses gants noirs. Un petit signe de la main et hop, envolée, juste le claquement de porte nécessaire pour rappeler que quelqu’un est venu, et les deux qui restent plantés là au milieu du silence ressemblent à des cierges qu’un coup de vent vient d’éteindre. C’est Simon qui bouge le premier, il se jette contre grand-mère, qui referme ses bras sur lui, et son ventre est un lac au soleil où il peut enfin se laisser aller.”

J’ai beaucoup aimé cet épisode chez sa grand-mère qui m’a rappelé bien des souvenirs car tout comme l’auteur, moi aussi, j’ai du partir un temps vivre chez ma grand-mère et combien l’absence de ma famille fut cruelle, et combien je me suis retrouvée dans cet épisode tant les joies de vivre auprès de ma grand-mère mais aussi ce sentiment d’être exclue et oubliée de sa famille dans la tête d’un enfant, un jour devient un mois, un mois devient une année, qui elle devient une éternité. Oui, le lundi, c’est lessive, oui, on part au lavoir assise dans la brouette perché sur le tas de linge, oui, on plonge nos mains dans  l’eau glacée, et frotte, frotte, rince, rince et tort, tort …. lavandière d’une époque révolue.

Il y a les souvenirs de cette petite voisine, et bien sûr les jeux qu’on ne peut révéler au  grand jour, alors, tout se passe en cachette dans l’obscurité de la grange. Encore ici, rien de déplacer juste des frissons et de la tendresse enfantine avec beaucoup de poésie.

Page 98 : ils étaient venus aux confidences à mi-voix, les mains jointes posées sur le ventre comme deux parfaits gisants. Simon avait été le moins loquace, car il avait tout de suite été ravi par la voix de Jeanine, qui prenait dans cette position couchée des inflexions de source dans un bois moussu, quelque chose  d’infiniment tendre qui lui rappelait ses collines et qui contrastait fort avec la voix rieuse et décidée qu’elle avait dans leurs jeux. Quand elle s’arrêta de parler, le crépitement de la pluie sur le  toit de tôle se durcit comme pour leur rappeler sa présence et prendre le relais. Il fit plus froid tout  à coup et Jeanine me serra tout contre elle.

Je pourrais vous retranscrire le livre entier, tant il est merveille, tendresse et poésie, je ne peux que vous conseiller de découvrir et lire cet auteur, où la simplicité des moments partagés nous embaument dans un agréable parfum frais et nous lovent dans un cocon de douceur.

Une lecture qui rejoint le challenge voisins1

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Les lavandières de par le monde et le temps

Charles Frederic Ulrich [1858-1908] - Les lavandières de Séville

 

A.Amorim (Brasil)

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Camille Pissaro - Les laveuses