D’où je suis, je vois la lune de Maud Lethielleux

Un livre voyageur qui vient de chez Géraldine, que je remercie très chaleureusement pour ce partage
Résumé de l’éditeur :
Moon a choisi la rue parce qu’elle a décidé d’être « elle-même dans ce monde où les gens sont devenus des autres ». Elle ne fait pas la manche, elle vend des sourires, et observe avec malice le manège des gens pressés.
« Je dis : Avec cinquante centimes d'euros, qu'est-ce qu'on achète à notre époque ? J'insiste, il accélère, petite pirouette : Non sans déc’, à ce prix, franchement, tu trouves des trucs intéressants à acheter ? Le type finit par s'arrêter, il se demande où je veux en venir, et c'est là que je sors le grand jeu, tutti et compagnie, je dis : Un sourire à ce prix-là, c’est pas cher payé ! Et j'attends pas qu'il accepte, je lui refourgue un petit sourire façon majorette à dentelles, épaules en arrière et tête haute. Le type soupire, il pense qu'il se fait avoir. Il n'a que dix centimes mais je lui fais quand même le sourire en entier. Je suis pas une radine. »
Autour d’elle, il y a Michou et Suzie avec leur Caddie, Boule, son crâne rasé et sa boule de billard à dégainer en cas de baston, les kepons migrateurs avec leurs crêtes de toutes les couleurs, et surtout, il y a Fidji et ses projets sur Paname. Pour lui, elle a décidé d’écrire un roman, un vrai.
Et il y a Slam qui sort de prison, Slam qui aime les mots de Moon et a une certitude : un jour, elle décrochera la lune…
Mon avis :
Une belle surprise au retour de mes vacances, enfouie dans un tas de courrier sans intérêt, même racoleur genre la dame au coin à gauche, nichait une enveloppe bien bombée, à coup sûr un livre, mais lequel ? Je laissais tout le fatras épars, et déchirait l’enveloppe bombée.
Je fus heureuse de voir le rouge jaillir de cet emballage, un roman que j’attendais avec impatience, après avoir avalé XX romans durant mes vacances je me sentais un peu en indigestion, je le laissais donc reposé quelques jours bien en vue pour le moment propice… mais dès que j’eus fourré mon nez dedans, je ne pouvais plus le quitter…
Une histoire tout en brut, une pauvre môme flanquée sur le bitume avec un chiot, qui est vendeuse de sourires, qui croit à son premier amour et y tient, mais comme sa bonne étoile ne daigne pas briller, elle finit par perdre aussi son chéri, lui reste plus que les mots pour lui faire oublier qu’elle n’ a rien, qu’elle est presque plus personne. L’histoire s’enchaîne naturellement, avec le style particulier de Maud Lethielleux, bien que ce titre ne soit pas la suite de Dis oui Ninon, on ne peut que faire un rapprochement avec Fred, la petite, alors si cet opus serait l’avant Ninon ? du moins un écho d’un vécu…
J’ai adoré le personnage de Slam, il m’ a même tiré des larmes à la page 119 : “ Je l’ai jamais vu comme ça, on dirait un type qui vient d’être innocenté après s’être pris perpète. Tu savais quoi ? je dis. Et là, je sais pas ce qui lui prend, il me serre dans ses bras, il me soulève et je touche plus terre, il me fait tourner comme si j’étais une môme, un peu plus et on ferait l’avion au milieu de la place Saint-Mich. Contre ma capuche, sa bouche me dit tout bas avec une voix très douce et toute pleine d’espoir : Moon, on va te sortir de là. “
Ce passage semble innocent et ne justifie en rien une telle émotion, seulement il faut avoir lu les 118 autres pages pour comprendre l’ampleur de ce geste, cette fenêtre enfin qui vient de s’ouvrir sur l’espérance de voir la lumière au bout de ce tunnel. Slam a osé briser les barreaux derrière lesquels Moon s’était isolée de “son plein gré” si on peut dire cela comme ça, choisit-on son destin à cet âge ? Parfois on ne choisit pas, on subit les conséquences des autres sans scrupules.
Cette main tendue vers un avenir loin du bitume, c’était sans doute une façon à Slam de lui prouver qu’elle valait bien mieux que tous les SDF rassemblés. Malgré qu’elle se savait comme le dit elle-même : “les préposés de la galère perpétuelle, les bénévoles du bitume, la misère en bandoulière” elle espérait vivre autre chose ailleurs reconstruire un semblant de vie avec son Fidji… à leur façon. Pas tout à fait prête à mettre les pieds dans les étriers de la société bien rangée, pourtant elle apprécie la tendresse et l’attention de Slam avec sa tronche de cake , même si ses longues jambes sont laides, et que ses chaussettes roulées en boule et puantes au fond du lit ce n’est pas trop glamour, Slam, il ne dit rien, mais il a un coeur aussi gros que la lune, Slam mine de rien, il en a dans sa tête des idées, celles qui sauveront Moon d’un avenir sans issue … je vous laisse découvrir Slam et ses gambettes, Moon et Comète, Fidji un brin désopilant, Jeannine, Michou et Suzie, Boule et la suite…
Un petit roman sans grande phrase bureaucratique, comme le dit si bien Moon, mais un grand roman chargé d’espérance, d’humanisme, de réalité, et de vérité pas toujours bonne à dire, mais parfois ça fait du bien de mettre à la lumière la face cachée de notre société… avec des mots simples qui respirent l’authenticité comme sait si bien le faire Maud.
Un grand bravo à Maud Lethielleux pour ce second moment de bonheur de lecture
Quelques extraits
Page 32 : “ Depuis combien de temps je n’ai pas écrit ? Les mots ont l’air d’inconnus sur un trottoir blanc quadrillé, comme s’ils appartenaient à une langue que j’ai oubliée, je les regarde et je ne les reconnais pas.”
Page 37 : “…il m’est arrivé quelque chose de très rare : on m’a souri en retour. mais pas comme d’habitude, pas avec la tristesse ou les yeux baissés ou le dégoût gêné, non. On m’a souri comme si j’étais un être humain. “
Page 74 : “ C’est pour ça l’écriture. Tu te fais des potes qui dorment dans un calepin planqué sous ton oreiller.”
Page 205 : “ Les sourires, c’est de l’énergie renouvelable, si t’as pas de pensées ensoleillées, tu vis dans le noir. Il me paie un pain au chocolat et il s’en va comme s’il retournait au trou, avec ses épaules affaissées par la fatalité.”
Page 240 : “ mon problème c’est que je suis anesthésiée du coeur, c’est ça qui m’a tuée. Je hais le mot amour, c’est un mot qui sonne faux. “Je t’aime”, 'c’est une phrase louche pour des types qu’ont quelque chose à se reprocher ou qu’ont pas encore eu ce qu’ils veulent. L’amour, ça ne se raconte pas, ça se fait. Mais pas sur un carton ou dans un plumard, l’amour ça se fait avec le quotidien, par exemple un chien qui pose son museau sur tes genoux et qui te regarde dans les yeux en pleurant du nez, c’est de l’amour qui coûte rien et qui rapporte gros.”
Page 276 : “C’est toute ma vie cette chanson, une vie râpeuse, une vie de cicatrises qui se voient toujours mais qui commencent à s’estomper. Un passé qui se transforme en souvenir petit à petit et un avenir qui pointe son bout de son nez. Je m’allonge sur le dos, le morceau finit plus de chanter, le type se répète mais c’est jamais pareil, parce qu’à chaque fois il se libère d’un secret qu’il est tout seul à connaître et à la fin il ne reste plus rien qu’un accord égratigné qui s’éteint doucement , et qui prend tout son temps parce que, justement, c’est la fin. C’est la fin d’un morceau et le début d’un suivant. C’est toute ma vie cette chanson.
Je suis paralysée, immobile sur les ressorts avec la gorge nouée d’avoir entendu autant de beauté. Je ne savais pas que les êtres humains pouvaient fabriquer des intensités pareilles et faire chialer la planète avec une seule phrase et une voix cassée.”
Ce livre nous rappelle que les démunis fleurissent de plus en plus sur le bitume d’ici et d’ailleurs, comment agir pour leur redonner l’espérance d’un avenir meilleur, sans les agresser, sans les montrer du doigt, sans les brusquer et leur faire croire à l’impossible.
Ne sommes-nous pas quelque part responsable de cette décadence humaine, cette déchéance des droits de l’homme ? L’actualité est là pour nous le rappeler avec les Roms et en parlant de Rom je vous rappelle le très roman “ZOLI “ de Colum Mc cann.
Encore merci à Géraldine.