Nestor rend les armes de Clara Dupont-Monod

 

Editeur : Sabine Wespieser

Date de parution : août 2011

Nombre de pages : 117

 

« Lui, c’était un homme d’excès. Un homme qui n’avait pas peur des outrances, prêt à vivre avec un corps et une mémoire démesurés. Il mangeait trop, dormait en criant, ne passait pas les portes et ne faisait aucun effort pour se lier. » C. D.-M.

Résumé :

Clara Dupont-Monod, avec ce nouveau portrait d’un être des marges, poursuit une œuvre forte et singulière. Nestor est obèse. De cet homme désigné au regard des autres comme un monstre, elle tente, avec une paradoxale économie de mots, de saisir le mystère. Au fil des pages, et comme à l’insu du lecteur, le gros père prend la dimension d’un être humain riche de son histoire. Celui dont le seul horizon est la photo d’un phare du bout du monde devient sous nos yeux un personnage : argentin, arrivé en France pendant la dictature, il y a retrouvé une jeune femme qu’il a épousée et avec qui la vie était douce. Jusqu’au drame qui inexorablement les a éloignés l’un de l’autre, au point qu’il finisse enfermé dans la rassurante forteresse de sa propre chair. À force de patience et de tendresse, une jeune femme médecin parviendra peut-être à conjuguer sa propre solitude à celle de ce patient peu ordinaire. La langue riche et précise de Clara Dupont-Monod agit comme un charme puissant pour suggérer l’indéfinissable attachement qui naît entre ces deux-là. L’écrivain se garde bien de conclure : trois issues s’offrent au lecteur, comme s’il était impossible qu’une histoire aussi improbable et bouleversante finisse mal.

Auteur :

Clara Dupont-Monod est née en 1973. Elle est journaliste et écrivain. Nestor rend les armes est son sixième livre, après le très remarqué La Passion selon Juette (Grasset, 2007).

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Une histoire qui se dévoile à petits pas feutrés. Un récit court mais qui pourtant demande une certaine lenteur pour pénétrer au cœur de la faille. Nestor rend les armes, le titre interroge. Un homme qui se calfeutre dans son obésité, se terre dans une solitude qui semble lui convenir. Seul horizon d’évasion, cette image illustrant un phare.

Page 12 : Longtemps, il avait pensé que la solitude était un sentiment. Maintenant il l’apparentait aux branches nues des arbres ou au sang qui coule dans les veines. La solitude n’était pas une inclination du cœur mais un élément organique, inscrit dans les lois du monde. Nestor s’était résigné à cet ensemble de règles qui verdit les feuilles,  dicte les rencontres, massacre les vies pour en épargner d’autres.

Le récit se pose en douceur, malgré les sujets parfois blessants que l’auteur aborde. Tout semble amoindri par cette pudeur avec laquelle les personnages se dévoilent au fil des pages. Le début se porte sur l’obésité et ses travers, le regarde des autres, cette forme d’infirmité latente, non reconnue mais moquée. Puis vient le problème de la solitude, de cet homme qui a fui son pays, une plaie ouverte s’agrandissant avec l’accident de sa femme. Sur son lit d’hôpital, elle végète entre la vie et la mort. Nestor est seul avec sa souffrance, il lit les cahiers de Mélina. Acide vérité qui éclabousse la réalité du destin.

Quotidiennement, il se rend au chevet de son épouse, comme dans une bulle, la routine semble le tenir debout. Dans cet univers où le regard ne se porte plus sur son obésité, il se sent comme un malade parmi les autres.

Page 16-17 : Il arrivait à l’hôpital (…) ---- Sa démarche devenait plus souple. Son large dos s’accordait au décor. Personne ne le remarquait. C’était la fin du calvaire. Ici s’ouvrait le royaume des difformes, tandis qu’à l’extérieur palpitait la vie du matin. Certains traînaient une perfusion à roulettes. La plupart avançaient en somnambules. Nestor était chez lui. Il se sentait admis au sein d’une confrérie résignée à écouter seulement le bruit du dehors.

Un médecin, s’intéresse à lui, et le prendre sous son aile simplement et naturellement.  Une nouvelle histoire commence. L’être n’est plus une enveloppe charnelle, mais un homme avec son passé, ses souffrances, mais aussi ses qualités, sa sensibilité, ses cauchemars. Comment dissiper cette brume opaque qui s’abat sur son avenir ?

Page 25 : Que pouvait-il lui arriver encore ? Quel châtiment le sort lui réserverait ? En réalité, Nestor dégringolait avec la majesté d’un oiseau suicidaire. Il se laissait glisser, conscient qu’à n’avoir aucune raison de vivre, on n’en a pas non plus pour mourir.

Page 60 : Elle saisit Nestor par l’épaule et l’obligea à s’étendre. Il n’opposa aucune résistance quand elle déboutonna sa chemise. Il se laissa toucher, tellement honteux que même la honte lui était égale. Sa chair débordait du pantalon, s’amassait sous les bras, faisait des bourrelets dans son cou. Mais elle cédait sous des gestes précis. Nestor n’était plus gros, ni déraciné, ni vieux. Il était un ensemble de connexions nerveuses et sanguines. Les médecins traitaient des corps en plainte. Ils se fichaient de leur fortune, de leur déboires ou de leur rang.

Page 72 : “Pourquoi tu t’intéresses autant, à ce gros père ?” avait souri un confrère en se lavant les mains. Alice avait haussé les épaules. Il aurait fallu expliquer qu’à certains moments, une personne valide peut porter en elle l’infirmité de son conjoint. Alors, les soins prodigués à celui qui reste sont ceux qu’on donnerait à sa moitié alitée. Mais elle ne dit rien, et le confrère lui lança un clin d’œil.

Une plume élégante, tout en finesse nous transportant dans ce récit non en voyeur mais en ami ne pouvant hélas rien changer aux faits. On découvre Nestor et son refuge dans l’obésité, Mélina est cet enfant perdu, Maria l’amie restée au pays, ce médecin sans doute qui se dissimule également derrière sa blouse mais réellement, n’est-elle pas aussi une personne en quête d’un renouveau ?

Un très beau récit, conté de façon originale, nous sommes, lecteur comme dans un paysage de brume, l’histoire nous est révélée, en douceur par la découverte de Nestor et de sa vraie valeur humaine.

Page 94 : Le cœur d’Alice tressautait. Elle regardait ces dos larges, aux épaules rondes. Ces démarches d’animaux lourds frayant parmi les chevreuils. Ces toupies trop lentes que l’on heurte du pied. Alors elle sentait un chagrin immense déferler en elle. C’était la peine des combats perdus, c’était la mort des mères et de leurs élans.

 

L’auteur offre trois issues à cette histoire, comme trois chances à donner à Nestor, je ne pourrais dire laquelle des trois est la mieux, je choisis les trois et laisse se dessiner trois fins inédites.

 

Une très belle lecture grâce au club des lecteurs Dialogues croisés  que je remercie pour ce beau partage.

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