Ving ans dans la forêt

Un jour d'été, près de Fontainebleau, un camion municipal vient chercher Raymond Pin. Il réunit ses maigres affaires et, quelques kilomètres plus loin, se retrouve seul, au coeur de la forêt. A lui, désormais, de
se débrouiller pour vivre. Pour survivre.
Son délit ? il est trop pauvre pour avoir un logement. L'administration ne lui verse pas la pension à laquelle il a droit.L’homme est devenu gênant. On cherche à s’en débarrasser.
"Je me suis construit une cabane, raconte-t-il. J'ai vécu des années sans parler à personne. Je ne mangeais que des champignons, des chataignes et des produits de la forêt. En hiver, je n'éteignais jamais mon feu de
bois, car je n'avais pas d'allumettes et je serais mort s'il s'était éteint. Je buvais l'eau de pluie..."
En 1971, un soir de Noël, sa cabane est volontairement incendiée. On le chasse plus loin dans la forêt. il y demeure encore, sans ressources, depuis 20 ans. Ce n'est ni un clochard, ni un ermite. C'est un exclu.

Michel Damien a rencontré Raymond Pin par hasard. Il a su, en racontnt son histoire, respecter sa personnalité. Une personnalité étonnante, où se mêlent la sérénité, le sens de l’humour et le goût de la vie. Malgré tout.

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Ce malgré tout est la voûte de ce parcours, le courage, l’amour de la vie, la foi, et l’espérance. C’est un témoignage poignant, qui révèle la force de l’homme lâchement rejeté par la société, dont personne n’a tenté d’aider à sa juste mesure, et encore moins la grande Dame qui détient souvent les clés du destin de bien des personnes fragiles et sans recours, cette grande Dame nommée “administration” derrière des personnes sans coeur, bridées dans des paperasses, et des signatures, des commissions et des courbettes, Raymond Pin en a fait les frais, devant se réfugier là, on a bien voulu qu’il pose ses maigres effets, chassé, repoussé encore plus loin des hommes comme un pestiféré…

Raymond Pin ne baisse pas pour autant les bras, il assume son quotidien, n’oublie jamais de rester présentable, de garder sa dignité et surtout de ne pas répondre à cette injustice par une forme de haine, au contraire, il reste humble et patient, trouvant des solutions à sa précarité.

Au coeur de cette forêt, c’est un retour à l’essentiel, des très beaux passages à nous offrir, une leçon de vie qui ne nous laisse pas indifférents contrairement aux villageois qui l’ont ignoré, hormis quelques enfants qui sont venus le soutenir, lui apportant un réconfort, des graines pour faire un potager. Ces coeurs purs n’ont pas jugé son état de fait, mais ont su apprécier cet homme que je nommerai de “sage et humble”.

Très beau récit, loin de ceux que l’on peut croire, que tout homme sans toit se résigne à rester SdF, sale et ivrogne, loin de là, Raymond Pin reste humain, un homme sans domicile fixe, mais fait tout pour rester lui : Raymond Pin, le rejeté, l’incompris.

Ce récit est entrecoupé de son passé, qui déjà commence pas très bien, à 4 ans, sa famille l’écarte pour raison “d’encombrement” sa mère malade ne peut plus pourvoir à son éducation. Puis, à l’adolescence, il va de petits boulots en petits boulots souvent très durs physiquement, le forgeant pour un avenir se dessinant déjà aux couleurs sombres. En effet, Raymond Pin nous raconte les horreurs de la guerre en Indochine, c’est aussi une façon de se préparer aux 20 années qui va vivre en forêt, lieu hostile durant cette guerre, il a fait son apprentissage au coeur de cette jungle. Fragilisé par une tuberculose, il n’a pas su garder un travail stable par sa fragilité, il est reconnu invalide un temps, puis sans raison aucune, les mystères de l’administration, il ne touche plus sa pension, c’est le début de la descente vertigineuse vers un destin qui le mène droit au coeur de la forêt de Fontainebleau…

Tout le long de son histoire, se dégage un terrible sentiment d’injustice subit durant son existence, d’un enfant déjà malchanceux, devenu un adulte qui n’a pas connu le bonheur d’une vie stable et heureuse.

Pourtant, Raymond Pin nous livre son récit avec une acceptation totale, ne répondant jamais aux méchancetés des uns et des autres, se contentant de passer son chemin et de se faire oublier.

Son adresse : forêt de Darvault

Page 45 : Les deux cents hectares de la grand-Croix sont mon domaine. Il respire le même air que moi, connaît la même douceur au printemps, le même froid en hiver. Mais les arbres, eux, se tiennent chaud. Au coeur, sous l’écorce. Ils sont serrés comme s’ils se soutenaient. Moi, ma seule compagne est la solitude. La petite route déserte, qu’une biche franchit en deux bonds, était autrefois un chemin de terre et de pierres. Il a été recouvert de macadam. Mais les arbres n’ont pas changé. Ils forment une voûte de feuilles et de rameaux, des découpages de lumières et de dentelles d’ombres. Je n’éprouve pas de monotonie à les admirer depuis si longtemps, en dépit de tous les désastres rencontrés, depuis qu’ils constituent, avec les étoiles, le toit de ma vraie maison, une cabane solitaire.

L’isolement pour être en paix, la solitude pour compagnie : page 66 “A l’écart du monde, sans radio, ni télévision, j’avais le temps, en regardant la nuit tomber par la porte entrebaîllée, de me souvenir. Je faisais passer le temps comme je pouvais. Je remettais une bûche dans le feu. Je m’asseyais sur une vieille chaise. J’observais les arbres, les mouvements de leurs branches dépouillées, le ciel, la terre, l’apparition de la première étoile, les cratères sombres de la lune. Le temps passait, poussé par l’univers qui emportait tout, poussé par je ne sais quel mystère. Je ressentais la nature plus que je n’y réfléchissais. Elle m’imprégnait de tout ce qu’elle avait de mystérieux.

La forêt était un milieu inhumain à certaines heures, et bon à d’autres. tous les moyens psychologiques et matériels pour y survivre me semblaient indispensables. La fascination que j’éprouvais pour la nature avait pour limites la répulsion qu’elle m'inspirait quand les besoins humains fondamentaux ne pouvaient plus y être satisfaits. Ma vie tenait parfois à un fil si mince qu’il m’apparaissait un miracle qu’il ne soit pas brisé. Je n’avais pas l’expérience, ni une santé suffisante, ni même l’ardeur folle de m’accrocher à l’existence pour tenir, et pourtant je tenais, et je tenais bon et fort.

Cruelle solitude la pire ennemie : Page 128 :Il ira se promener comme un fou dans tous les sentiers de la forêt afin d’échapper à sa solitude, à son état, à sa propre personne soumise à un traitement de choc que rien, dans notre civilisation, ne nous prépare à affronter. On est seul en commun, mais être seul tout seul, si j’ose dire, ce n’est pas être seul en groupe, c’est différent. Ne plus jamais entendre une voix, ne plus croiser un regard, ne même plus se disputer avec un autre, tourner en rond avec sa propre aventure, pendant vingt ans, complètement isolé, y a-t-i une recette pour manger ou s’habiller qui puisse résoudre ce problème ?

Les recettes pour survivre, c’est de la blague. Il n’y a pas de série de recettes vitales. Pour survivre quelques heures, quelques jours, oui, mais pendant des semaines, des mois, pendant des années, ce n’est plus du tout du même ordre. On ne joue plus sa vie. On vit sa vie. Elle se déroule, elle devient une destinée. La forêt n’est en elle-même pas importante. La résistance, ça se passe d’abord dans la tête. C’est une question de mental.”

Page 191 : mon amour pour la nature m’aidait certainement à tenir et à compenser le découragement dû à mon manque de force. La beauté de la forêt enneigée me faisait du bien, me rendait heureux d’exister et de voir cela, si près de moi, offert dans sa pureté et le silence.”

 

Je ne sais si ce livre répond aux critères du challenge 59527897

Toujours est-il que la nature forge les esprits, donne à l’homme une destinée vers la sagesse, un respect de bien des choses même des plus ignobles humains et leur méchanceté gratuite. Est-ce en cela que tout livre qui quelque part baigne dans la nature s’en dégage un parfum de sérénité et d’apaisement. Alors oui, ce récit reflète tout comme Jim Harrison une leçon de vie, une leçon d’humilité à consommer sans modération.