“Le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant “

 Avec ce deuxième tome de "La recherche du Temps perdu", Proust évoque un épisode situé avant sa naissance, celui de l'amour tourmenté de Swann pour Odette de Crécy, amour possessif et banal, si semblable à celui qu'il vivra devenu adulte.

***

Après avoir commencé mon parcours avec Proust par le premier volume comportant la première partie voir le billet ici, je viens d’achever la suite avec UN AMOUR DE SWANN, qui m’a semblé beaucoup moins captivante. J’ai ressenti une lassitude, par ces longues tirades, ces explorations de la métamorphose du sentiment amoureux, l’évolution d’une relation amoureuse, la souffrance qui s’installe, qui mord, les excès de jalousie, la douleur de se savoir trahi, avoir été le pantin d’une cocote,  tout un cheminement certes intéressant pour son parcours que Proust expose avec précision.

Seule, la fin m’a réconciliée avec cet auteur, Proust nous ramène au pays de son enfance, avec ces si belles descriptions, l’insouciance de cet âge avec ces premiers émois amoureux. J’ai lu cette fin avec autant de plaisir que le premier volume. On retrouve l’atmosphère et cette plume qui m’a enchantée.

J’espère que ce passage sur les déboires de Swann était qu’une parenthèse dans cette recherche du temps perdu, cette Odette m’a agacée, et ce Swann aveugle m’a complètement énervée d’être aussi naïf. Malgré tout, on apprécie les belles réflexions sur ces états amoureux qui rendent niais. On  admire le talent de Proust pour cette fine exploration de la douleur acide qui mord à vif et puis combien au final, la raison l’emporte et la vue recouvrée à nouveau, la lumière dévoile tout compte fait une femme somme toute beaucoup moins intéressante qu’il n’en paraît.

Odette aux petits soins pour mieux capturer sa proie, et Swann tombe dans le piège : “Odette fit à Swann « son » thé, lui demanda : « Citron ou crème ? » et comme il répondit « crème », lui dit en riant : « Un nuage ! » Et comme il le trouvait bon : « Vous voyez que je sais ce que vous aimez. » Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à elle-même, et l’amour a tellement besoin de se trouver une justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au contraire sans lui n’en seraient pas et finissent avec lui, que quand il l’avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui s’habiller, pendant tout le trajet qu’il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait : « Ce serait bien agréable d’avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette chose si rare, du bon thé. »

Pour ce côté cour, je trouve que ce  romanesque nous fait franchement sourire à l’heure actuelle. Est-ce  pour cela que j’ai parfois du mal à apprécier les romans d’une époque révolue bien que la plume m’enchante, le temps n’est plus aux courbettes qui s’éternisent, et le roman hélas avec. Je dois reconnaître que c’est lassant de devoir prendre le thé, se soumettre aux caprices de cette Odette, de suivre Swann dans tout Paris à l’affût de cette femme, pendant de longues pages, on finit par croire que la fin n’arrivera jamais.

 

Ce volet de cette longue suite d’épisodes, est plus à la recherche d’Odette que du temps perdu ( oui, il l’est !)  ou l’aboutissement de ce sentiment si étrange qui envahit l’esprit et le corps de Swann

“De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aimerons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand – à ce moment où il nous a fait défaut – à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux qui a pour objet cet être même, un besoin absurde que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir – le besoin insensé et douloureux de le posséder.”

Une façon poétique d’annoncer le passage à l’acte qui une fois encore semble bien romantique mais nous laisse sourire : “la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique – où d’ailleurs l’on ne possède rien – survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. “

Swann nous apparaît complètement fou amoureux, aveuglé, se liquéfiant au moindre geste et mot de cette Odette et elle, comme une cocote se joue de lui, seul Swann n’y voit que du feu, alors que tous connaissent la réelle position de cette femme.

Sa vie tourne invariablement autour d’Odette, son soleil, et lui la lune gravitant dans ses rayons : “C’était le printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait dans sa victoria, étendait une couverture sur ses jambes, répondait aux amis qui s’en allaient en même temps que lui et lui demandaient de revenir avec eux qu’il ne pouvait pas, qu’il n’allait pas du même côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux s’étonnaient, et de fait, Swann n’était plus le même. On ne recevait plus jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait plus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les endroits où on en rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il avait l’attitude inverse de celle à quoi, hier encore, on l’eût reconnu et qui avait semblé devoir toujours être la sienne. Tant une passion est en nous comme un caractère momentané et différent qui se substitue à l’autre et abolit les signes jusque-là invariables par lesquels il s’exprimait ! En revanche ce qui était invariable maintenant, c’était que où que Swann se trouvât, il ne manquât pas d’aller rejoindre Odette. Le trajet qui le séparait d’elle était celui qu’il parcourait inévitablement et comme la pente même, irrésistible et rapide, de sa vie. “

Proust nous peint le tableau dans les moindres détails du cheminement de l’amour du simple sentiment, attirance et puis ce besoin vital de boire à la source, la soif, cette passion qui s’élève au plus haut des cieux, pour culminer et bien vite redescendre cette si belle ascension.  Et enfin la chute impitoyable !

Swann souffre mais quand comprendra-t-il réellement cette fin qui semble pourtant consommée ? C’est là que le roman s’éternise mais bientôt prendra une autre tournure enfin il était temps !

“Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui étaient maintenant celles d’Odette avec lui, certes Swann en souffrait ; mais il ne connaissait pas sa souffrance ; comme c’était progressivement, jour par jour, qu’Odette s’était refroidie à son égard, ce n’est qu’en mettant en regard de ce qu’elle était aujourd’hui ce qu’elle avait été au début, qu’il aurait pu sonder la profondeur du changement qui s’était accompli. Or ce changement c’était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et nuit, et dès qu’il sentait que ses pensées allaient un peu trop près d’elle, vivement il les dirigeait d’un autre côté de peur de trop souffrir. Il se disait bien d’une façon abstraite : « Il fut un temps où Odette m’aimait davantage », mais jamais il ne revoyait ce temps. De même qu’il y avait dans son cabinet une commode qu’il s’arrangeait à ne pas regarder, qu’il faisait un crochet pour éviter en entrant et en sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème qu’elle lui avait donné le premier soir où il l’avait reconduite, les lettres où elle disait : « Que n’y avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre » et « À quelque heure du jour et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et disposez de ma vie », de même il y avait en lui une place dont il ne laissait jamais approcher son esprit, lui faisant faire s’il le fallait le détour d’un long raisonnement pour qu’il n’eût pas à passer devant elle : c’était celle où vivait le souvenir des jours heureux.”

 

Je ne vais pas non plus m’éterniser sur cette partie, mais j’ai apprécié  la fin, soit la troisième partie :   NOMS DE PAYS : LE NOM

en retrouvant le petit Marcel avec ses premiers émois amoureux avec Gilberte, beaucoup plus attachant que ceux de cette Odette odieuse et ce Swann aveugle.  Il finira pourtant à ses fins puisque Gilberte n’est autre que la fille d’Odette devenue madame Swann !

On retrouve sur cette fin du livre ces belle descriptions qui donnent cette ambiance de tableau  : “Le soleil s’était caché. La nature recommençait à régner sur le Bois d’où s’était envolée l’idée qu’il était le Jardin élyséen de la Femme ; au-dessus du moulin factice le vrai ciel était gris ; le vent ridait le Grand Lac de petites vaguelettes, comme un lac ; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois, et poussant des cris aigus se posaient l’un après l’autre sur les grands chênes qui, sous leur couronne druidique et avec une majesté dodonéenne, semblaient proclamer le vide inhumain de la forêt désaffectée, et m’aidaient à mieux comprendre la contradiction que c’est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire, auxquels manquerait toujours le charme qui leur vient de la mémoire même et de n’être pas perçus par les sens. La réalité que j’avais connue n’existait plus. “

En conclusion, une lassitude en compagnie de Swann et d’Odette, une grande joie de retrouver Marcel enfant et cette ambiance si particulière à la Proust.

Je continuerai donc l’aventure avec la suite avec : À l'ombre des jeunes filles en fleurs

 

Une lecture que j’inscris chez Margotte